Mohammad Reza Kolahi, membre de l'Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien, a été assassiné près d'Amsterdam en 2015.

Le terrorisme iranien à l’étranger sous Khamenei

Dimanche 4 octobre 2020

Khamenei.com fait le bilan des 31 années qu’Ali Khamenei a passées au poste de Guide suprême de la République islamique. Cette série d’articles s’intéresse à l’un des leaders les plus secrets de la planète. Les informations sur sa vie privée sont rares et, à l’exception de son fils Mojtaba dont le nom est apparu dans la presse ces dernières années, les médias ont rarement publié des informations ou des photos de sa famille.
Ce mystère n’entoure pas seulement la vie privée du Guide suprême et de sa famille. Aujourd’hui, trois décennies après son accession au plus haut poste de la République islamique, des vidéos font surface et révèlent que son mandat n’aurait dû durer que quelques mois.
Autres zones d’ombres : des groupes d’affaires et institutions contrôlées par le Khamenei constituent l’un des secteurs les plus secrets de l’économie iranienne. Leurs transactions financières, leurs pertes et leurs profits n’ont jamais été rendus publiques. Même en politique, Khamenei refuse d’agir de manière transparente. A chaque occasion qui lui a été donnée, il a fui ses responsabilités.  
La série de reportages khamenei.com tente de démêler le mystère Khamenei.

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Les activités terroristes contre les groupes d’opposition en dehors du territoire iranien ont commencé peu de temps après la création de la République islamique en 1979. Cependant, un rapport gouvernemental américain récent note que ces activités sont devenues plus courantes sous le règne de l’ayatollah Khamenei.

« Depuis son arrivée au pouvoir en 1979, le régime iranien a été impliqué dans des assassinats, des complots terroristes et des attentats terroristes dans plus de 40 pays », a déclaré le Département d’État américain dans son rapport « Assassinats et activités terroristes de l’Iran à l’étranger »  le 22 mai 2020.

Les révolutionnaires islamiques commencent à exécuter dès la fin de la révolution des membres de l’ancien régime sur le toit du lycée islamique Alavi, à Téhéran, où résidait l’ayatollah Khomeini. Moins d’un an plus tard, ils visaient des responsables et des proches du régime Pahlavi qui avaient fui l’Iran avant d’être arrêtés.

L’une des premières cibles connues fut Shahriar Shafiq, le fils de la sœur du Shah, la princesse Ashraf, et d’un capitaine de la marine impériale qui, avant la révolution avait été le président des fédérations iraniennes de judo et de karaté. Selon le site Internet du Centre Abdorrahman Boroumand pour les droits de l’homme en Iran (ABC), Sadegh Khalkhali, le principal juge du tribunal révolutionnaire surnommé le « juge suspendu », a jugé Shafiq par contumace et l’a condamné à mort pour « corruption sur la planète ». Il a été abattu de deux balles dans la tête et dans le cou alors qu’il quittait le domicile de sa mère à Paris le 7 décembre 1979.

Pendant l’ère Khomeini, la guerre Iran-Iraq a contraint la République islamique de ralentir ses activités terroristes en dehors des frontières iraniennes. Ses équipes terroristes demeuraient cependant actives.

Le rapport du département d’État américain indique que l’Iran a fait appel à des tiers pour commanditer des assassinats et d’autres attaques, et que cette tactique aurait également commencé très tôt dans l’histoire du nouveau régime. L’attentat suicide contre l’ambassade des États-Unis qui tue 63 personnes, dont 17 Américains, à Beyrouth le 18 avril 1983, est une opération menée pendant la guerre Iran-Irak. Le Département d’État américain décrit l’incident comme

« l’attaque la plus meurtrière contre une mission diplomatique américaine à ce jour ».

Le 23 octobre de la même année, une autre attaque est perpétrée dans la capitale libanaise. Cette fois-ci, un camion contenant 900 kilogrammes de TNT, conduit par un kamikaze, explose sous un bâtiment de quatre étages abritant la caserne des marines américains. L’explosion réduit le bâtiment en cendres, tuant 220 marines, 18 marins et trois soldats. Quelques minutes plus tard, un deuxième kamikaze à bord d’un autre véhicule pénètre dans le sous-sol de la caserne des parachutistes français située non loin, tuant 58 autres personnes.

La République islamique a nié tout lien avec ces explosions et n’a jamais été condamnée, mais lOrganisation du Jihad islamique , qui a endossé la responsabilité de l’attentat à la bombe contre l’ambassade américaine, a pourtant été créée et soutenue par la République islamique. Des responsables iraniens évoqueraient d’ailleurs ces attaques fièrement.

La première tentative d’assassinat de Shapour Bakhtiar, le dernier Premier ministre du Shah, le 18 juillet 1980 en région parisienne, est également perpétrée au cours de la première décennie de la République islamique.

 

Le chapitre Khamenei

La mort de l’ayatollah Khomeiny en 1989 et sa succession par l’ayatollah Khamenei ouvrent un nouveau chapitre dans l’histoire des activités terroristes de la République islamique à l’étranger. Il débute avec la nomination d’Ali Fallahian au poste de ministre du Renseignement, sous la présidence d’Akbar Hachemi Rafsandjani, et la mise en place d’un nouveau modèle. Ce schéma, plus systémique, est caractérisé par une augmentation considérable du nombre d’activités terroristes émanant du régime. Alors que la guerre Iran-Irak touche à sa fin, la réorganisation de la Force Al-Quds des Gardiens de la révolution, est chargée d’une nouvelle mission.

En 1994, un attentat suicide contre un centre juif de Buenos Aires, la capitale argentine, fait 85 morts et des centaines de blessés. L’attaque est menée par le Hezbollah libanais et les enquêtes finiront par conclure qu’elle a été soutenue par la République islamique. Interpol lance donc des mandats d’arrêt contre huit responsables iraniens, dont le ministre du Renseignement Ali Fallahian, le ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati et Mohsen Rezaei, le commandant en chef des Gardiens de la révolution à l’époque.

Un mois avant la prise de fonctions de Hachemi Rafsandjani à la présidence de la République islamique, Abdolrahman Ghassemlou, secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), est assassiné à Vienne le 13 juillet 1989. Ghassemlou est tombé dans un piège tendu par le gouvernement iranien, sous couvert de négociations avec une délégation venue de Téhéran. Il est tué pendant sa rencontre avec des représentants de la République islamique.

Quelques mois après l’arrivée de Hachemi Rafsandjani à la présidence en avril 1990, Kazem Radjavi, le frère de Massoud Radjavi, chef du groupe d’opposition l’Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien (OMPI),  est assassiné en Suisse. Kazem Radjavi avait occupé l’année suivant la révolution islamique le poste de représentant de la République islamique au siège européen de l’Organisation des Nations Unies à Genève. Radjavi se rend alors en voiture dans sa résidence située en dehors de Genève. Deux hommes bloquent sa route avec leur voiture de marque Volkswagen. Il est tué d’une balle dans la tête, tirée à bout portant.

Ces actes terroristes sont suivis d’un certain nombre de meurtres de personnalités de premier plan en Europe.

Shapour Bakhtiar est finalement assassiné, avec sa secrétaire, le 6 août 1991, à son domicile de Suresnes, en région parisienne. Le 17 septembre 1992, Sadegh Sharafkandi, secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien, et deux autres dirigeants kurdes iraniens ainsi que leur interprète sont assassinés par des hommes armés de mitrailleuses, au restaurant Mykonos à Berlin.

L’audace et l’ampleur de ces actes terroristes sur le sol européen confirment la thèse d’une campagne systémique d’assassinats, dans le but d’envoyer un message morbide à l’opposition. Ils laissent également penser que ces assassinats ont reçu l’aval de la plus haute autorité politique de la République islamique.

Une cour européenne inculpe des dirigeants iraniens

Le 11 avril 1997, au terme d’un procès de trois ans, et après avoir entendu les témoignage de 166 témoins, le juge qui préside le procès de l’affaire dite de « Mykonos » établit que le meurtre de quatre dissidents au restaurant Mykonos a été orchestré par une « commission des opérations spéciales » secrète, à Téhéran, qui compte parmi ses membres le Guide suprême, le président, le ministre des Affaires étrangères et de hauts responsables de la sécurité iranienne.

Les pays européens rappellent leurs ambassadeurs d’Iran et les relations diplomatiques entre ces pays et la République islamique demeureront gelées jusqu’à la présidence de Mohammad Khatami. Pendant longtemps Khamenei empêche ces ambassadeurs de rentrer à Téhéran et insiste pour que le représentant allemand soit le dernier à revenir sur le sol iranien, un tribunal allemand l’ayant tenu responsable de l’attaque terroriste de Mykonos.

En 2011, se référant à la décision du tribunal de Berlin qui avait accusé les  « hauts responsables iraniens » d’avoir ordonné l’attaque, Khamenei déclare que  « les gouvernements européens… ont rappelé leurs ambassadeurs de Téhéran. Nous n’avons pas oublié cela. Ils ont essayé de nous gifler au visage, mais ils ont reçu une gifle plus forte.

Les mandats d’arrêt émis par le tribunal contre des hauts fonctionnaires iraniens conduisent à une réduction des activités terroristes de l’Iran à l’étranger et à un changement dans la manière de mener ces activités.

« Les assassins iraniens utilisant une couverture diplomatique sont placés sous une surveillance plus minutieuse, et l’Iran semble se tourner vers des gangs criminels, des cartels de la drogue et d’autres tiers pour mener à bien ses complots d’assassinat à l’étranger » déclare le Département d’État américain dans son rapport. « L’Iran ment constamment sur son implication dans des meurtres à l’étranger, même lorsque son propre personnel diplomatique est surpris en train de surveiller des cibles d’attaque, de fournir des explosifs ou de fuir des scènes de crime. »

Membre de l’Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien (OMPI), Mohammad Reza Kolahi qui a été accusé d’avoir posé une bombe au siège du Parti de la république islamique dans un attentat qui a tué plus de 70 fonctionnaires en 1981, est assassiné près d’Amsterdam en 2015.

En novembre 2017, c’est au tour d’Ahmad Mola Nissi, fondateur du Mouvement séparatiste arabe de lutte pour la libération d’Ahwaz, d’être abattu devant son domicile, aux Pays-Bas.

En juillet 2019, un tribunal d’Amsterdam condamne à perpétuité la personne soupçonnée d’avoir ordonné le meurtre de Mohammad Reza Kolahi. Selon les médias hollandais, le principal suspect, Nouafel F., 38 ans, qui aurait employé les tueurs, refuse de dévoiler son mobile, et le tribunal n’est pas en mesure de déterminer si la République islamique a été impliquée dans l’affaire. Le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Stef Blok, avait déjà déclaré qu’il y avait « de fortes raisons de croire que les services de sécurité iraniens ont été impliqués dans l’assassinat de Kolahi, 56 ans, et dans le meurtre d’un autre ressortissant hollandais d’origine iranienne (…) Ahmad Molla Nissi ».

En juillet 2018, les procureurs antiterroristes belges annoncent avoir déjoué une tentative d’attentat à la bombe qui visait le rassemblement annuel de l’Organisation des Moudjahiddines du peuple prévu le 30 juin dans la banlieue parisienne. En octobre 2018, Assadollah Asasdi, troisième secrétaire de l’ambassade d’Iran en Autriche, est arrêté en Allemagne et extradé vers la Belgique. Il est accusé d’avoir planifié l’attentat. En juillet 2020, un tribunal belge ordonne l’incarcération d’Asadi et de trois autres suspects en Belgique.

Cette affaire qui date de juillet 2020 est l’un des exemples les plus récents des activités terroristes de la République islamique à l’étranger. Mais selon le Département d’État américain, « la campagne mondiale de terreur menée par l’Iran concerne jusqu’à 360 assassinats ciblés dans d’autres pays et des attentats à la bombe qui ont tué et mutilé des centaines de personnes ». Ces activités, qui ne pourraient avoir lieu sans le soutien de Khamenei, semblent se poursuivre. Un autre exemple récent datant de début 2020 met en cause les services de renseignement iraniens qui auraient menacé d’enlever des journalistes de la chaîne de télévision Iran International basée à Londres et de les ramener de force en Iran.