Le dernier conseil d’Ali Khamenei à son peuple : «Travaillez et travaillez sans relâche» , à la manière du général Ghassem Soleimani.

La semaine de Khamenei: travailler plus pour vivre mal

Mardi 20 octobre 2020

Dans La ferme des animaux de George Orwell, les protagonistes cherchent à tout prix à se débarrasser de leurs maîtres humains : des bipèdes qui, selon les animaux, nourrissent à peine, gardant la plus grande partie des vivres pour eux-mêmes. Les animaux décident alors de se soulever, chassent le fermier de leurs terres et attribuent le commandement de la ferme à des porcs.

Parmi ces créatures à fourrure et à plumes se trouve l’âne Benjamin qui, même après la révolte, continue de travailler aussi dur qu’avant. Benjamin est indifférent à la révolution et, lorsqu’on lui demande de s’expliquer, il explique : « Je travaille. Je ne fais que travailler. Les ânes vivent longtemps. Aucun d’entre vous n’a jamais vu un âne mort. » 

Le Guide suprême de la République islamique d’Iran a donné les mêmes instructions à son peuple: « Travaillez et travaillez sans relâche, à la manière de Haj Ghassem », a-t-il déclaré, en faisant allusion ici au général Ghassem Soleimani, tué par un drone américain en janvier dernier.

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Le lundi 12 octobre, Ali Khamenei s’adresse  par vidéoconférence, aux diplômés de l’académie militaire iranienne.

La forme et le contenu de ce discours reçoit un accueil mitigé à un moment où les Iraniens succombent par milliers face à l’épidémie de Covid-19, en décalage avec l’orateur de ce discours, sans doute la personne la mieux protégée de la maladie en Iran. La plus grande partie du discours de Khamenei tourne autour du « pouvoir national », de la « sécurité », de « l’économie » et de « l’invasion culturelle». Lorsqu’il s’adresse directement à son auditoire, il n’a qu’un mot en tête : « Travaillez! »

« Il faut gérer le travail avec force, et de manière active et infatigable », déclare alors Khamenei. « Partout où nous sommes témoins de ces qualités d’endurance, d’énergie et de vivacité, nous constatons que le travail a progressé. Et partout où ces qualités ne sont pas présentes à tout moment, des problèmes surgissent… Les responsables doivent contre-attaquer, ne pas se décourager et poursuivre leurs tâches sans s’arrêter. Alors seulement, si Dieu le veut, le changement aura lieu. » 

Khamenei poursuit, en invoquant le général Ghassem Soleimani comme l’incarnation des valeurs qu’il voulait louer, comme il l’avait fait précédemment, au printemps 2019, lorsqu’il avait déclaré :

«La guerre économique doit suivre l’exemple de Haj Ghassem… Les problèmes économiques du pays ne seront pas résolus par la paresse, par la léthargie et par une motivation en berne. Le travail doit être fait à la manière d’un djihad. Il faut mettre en place une gestion djihadiste pour résoudre les problèmes économiques. » 

Khamenei avait déjà utilisé le terme « infatigable », en 2009, en référence à Mahmoud Ahmadinejad lors d’une réunion suivant son élection présidentielle contestée: « Notre président est  vraiment énergique et infatigable . C’est difficile de le suivre. Que Dieu vous aide à continuer et à atteindre vos objectifs. Il travaille très dur et il déborde d’énergie, bien qu’il ne le montre peut-être pas. »

Bien sûr, à cette époque, Khamenei était loin d’imaginer qu’un jour ce même homme, dont il avait tant loué le courage, se dresserait contre lui, pour critiquer le régime de la République islamique à tout-va. Ahmadinejad n’était pas censé agir ainsi. Il était seulement censé travailler « sans relâche ».

Détruire inlassablement l’économie iranienne 

Pourtant, selon de nombreux économistes, les deux mandats de « travail acharné » du président Ahmadinejad auront conduit à l’anéantissement de l’économie iranienne. Cela n’empêche pas Ali Khamenei de continue à insister sur la nécessité de « travailler » pour une « économie de résistance ».

« Le remède [à la situation actuelle] est de concentrer toute son attention sur les questions de production, sur la prévention de la chute constante de la monnaie nationale et sur le colmatage des fissures [du système], ajoute-t-il dans son discours du 12 octobre. Nous devons faire des efforts, nous devons être infatigables, travailler 24 heures sur 24 et sans discontinuer. » 

Le militant politique Mohammad Javad Akbarin résume ainsi le message porté par Khamenei depuis trente ans: «Ayez peur de l’ennemi et travaillez plus dur».

« Khamenei a prononcé des centaines de discours », explique-t-il à IranWire « mais ce qui compte, ce sont les actes, pas les mots. Dans ce discours [adressé aux diplômés de l’académie militaire], il leur dit de travailler et que ‘’les bruits de la colère et les menaces creuses des voyous qui gouvernent l’Amérique ne doivent inquiéter personne’’ ». 

« Une fois son président choisi, Ahmadinejad, avait qualifié les résolutions de l’ONU de ‘’bouts de papier sans valeur’’. Mais depuis des années maintenant, ces mêmes ‘’bouts de papier’’ étouffent les gens financièrement. En fait, ces ‘bruits de la colère’’ ont occupé les esprits de tous parce que les Iraniens ont perdu confiance dans les voyous qui gouvernent l’Iran. Ils ont vu par eux-même que ces bruits illustraient en fait parfaitement ce qu’il était réellement en train de se passer. Non seulement Khamenei profite du statut juridique le plus élevé [d’Iran], mais en plus c’est lui qui définit les politiques générales du régime, alors qu’il n’a aucun compte à rendre à personne. Cela fait de lui le principal responsable de la destruction de l’Iran et de tout son capital spirituel et matériel. »

Le dernier épisode en date de cette triste saga est la chute historique de la valeur de la monnaie iranienne face au dollar et à l’euro. Le 18 octobre 2020, les changes de devises à Téhéran évaluaient le dollar américain à 31 500 tomans, contre 3 200 tomans au moment de l’accord nucléaire de 2015. La monnaie nationale iranienne vaut donc maintenant presque 10 fois moins qu’il y a cinq ans. Les experts économiques considèrent ce plongeon effréné comme un désastre économique et social à part entière, un désastre dont personne ne peut prédire l’issue.

Cette catastrophe économique se déroule dans un contexte social complexe, rythmé par des manifestations populaires qui dénoncent la situation économique. Pourtant, au lieu de prendre des mesures permettant d’assurer la sécurité des Iraniens ou d’améliorer leurs conditions de vie, le régime  répond en emprisonnant et en tuant des milliers de gens.

Dans un rapport publié en avril , le Centre iranien de recherche parlementaire a prédit que l’économie iranienne allait de nouveau se contracter.

Dans un autre rapport plus détaillé publié cet été , le ministère des Coopératives, du Travail et de la Protection sociale a brossé un sombre tableau de l’évolution récente de l’économie iranienne. Il note que depuis le début de l’épidémie de coronavirus, le président Rohani n’a pris aucune mesure nécessaire pour combattre l’épidémie ou protéger les moyens de subsistance des Iraniens.

Selon ce rapport ministériel, l’économie iranienne a reculé de 7%. Le secteur pétrolier aurait été le plus impacté, enregistrant une baisse de 35%. Au moins sept millions d’Iraniens travaillant dans les domaines de l’industrie et du tourisme auraient perdu leur emploi. Le rapport prévoit une inflation grimpante dans les mois suivant sa publication, tandis que 90% des Iraniens dépendent désormais de maigres subventions du gouvernement pour survivre.

Mieux que l’Allemagne? 

Quelques semaines après sa parution, le président Rohani lance une comparaison courageuse de l’Iran  à l’Allemagne. « Notre pays est en meilleure forme que l’Allemagne, elle aussi confrontée aux problèmes dus à l’épidémie de coronavirus, déclare-t-il le 3 octobre. Nous le devons aux efforts du secteur de la production, et nous espérons qu’à la fin de l’année, la croissance économique du pays se portera bien, avec ou sans pétrole. » 

Mais les données du gouvernement racontent une histoire tout autre. Les enseignants et les infirmiers n’ont pas été payés, et l’impact de la pauvreté sur la santé de certains enfants les auraient conduit au suicide. Seul Ali Khamenei semble résister à la tempête. Juste après le début de l’épidémie de coronavirus en Iran, le Guide suprême s’est retiré chez lui et a cessé tout contact avec le monde extérieur, se cantonnant à des réunions par visioconférence, évitant jusqu’aux cérémonies religieuses les plus importantes.

Ce dernier semble ignorer toutes ces données, tous ces rapports et analyses, mais aussi la souffrance exprimée par les citoyens iraniens. Il déclare par exemple, lors des processions d’Arba’een qui se sont déroulées en octobre, que  «pendant des cérémonies de deuil, les religieux et les pieux ont observé les directives du Groupe de travail national sur le coronavirus de façon stricte. Cela doit servir d’exemple à suivre dans divers domaines. » 

Cet automne, pourtant, non seulement les cérémonies de deuil pour le martyre de l’imam Hossein, le troisième imam chiite, ne sont pas interdites en Iran, mais des vidéos publiées en ligne montrent la présence d’une foule compacte de personnes ne portant pas  de masques. Certains prédicateurs religieux  auraient d’ailleurs été infectés par le coronavirus pendant ces cérémonies. Les autorités médicales avaient pourtant bien averti que le maintien de ces cérémonies  allait entraîner une forte hausse du nombre de nouveaux cas et du nombre de décès.

Lutter contre « l’invasion culturelle » 

Dans une autre partie de son discours du 12 octobre, Khamenei prétend que le long combat contre « l’invasion culturelle » s’est récemment soldé par un grand succès. «Quand nous avons parlé de l’invasion culturelle , a-t-il répété, l’ennemi a perdu son sang-froid et a tenté de résister à la ‘’lutte contre l’invasion culturelle’’ avec sa propagande. En d’autres termes, l’ennemi a été effrayé par votre vigilance, par votre conscience de l’existence d’une invasion culturelle, et par votre devoir de la combattre. » 

Pour Mohammad Javad Akbarin, Khamenei est alarmé par deux problèmes fondamentaux auxquels il est désormais confronté après trois décennies de pouvoir. «D’une part son incompétence par le passé a été révélée à tous. D’autre part, les gens ne croient plus en l’avenir qu’il leur avait promis. Son récent discours  cherche à aborder ces deux problèmes en même temps. »

« Par exemple, quand il parle de ce qu’il appelle ‘’l’invasion culturelle’’, il dit que ‘l’ennemi a perdu son sang-froid’. Pourquoi prétend-il que la lutte contre appelle ‘’l’invasion culturelle’’ a réussi ? Parce qu’il sait bien que ce domaine est l’une de ses plus grandes défaites, et qu’il doit essayer de convaincre ses partisans du contraire. »

« Il y a longtemps maintenant, quand il a vu que personne ne prenait au sérieux cette ‘’invasion culturelle’’, il a commencé à parler de ‘’l’attaque culturelle nocturne’’. Puis vint ‘’le génocide culturel’’ et de nouvelles expressions encore. Mais peu importe qu’il ait tiré la sonnette d’alarme, personne n’a réagi, car il exprimait ses propres craintes, et non pas la réalité. Il craint sa propre faiblesse culturelle de plus en plus, celle de son régime et de ses politiques. Dans ce nouveau discours, lorsqu’il dit ‘’l’ennemi a perdu son sang-froid’’, il nous dit en réalité qu’il a lui-même perdu son sang-froid. En fait, il se parle à lui-même comme dans un miroir. »

Au fil du temps, plusieurs hauts responsables de la République islamique ont reconnu ces faiblesses. En août 2012, lors d’une réunion avec des représentants du gouvernement, le procureur de Téhéran de l’époque, Abbas Jafari Dolatabadi, déclarait sans ambages que les politiques culturelles de la République islamique avaient échoué. L’utilisation clandestine des antennes paraboliques par les gens était selon lui l’un des symptômes de ce fiasco. L’intensification du filtrage des médias sociaux par le régime en est un second

L’échec de la politique culturelle iranienne se voit également à travers les habits et les comportements des Iraniens dans la rue. Comme le disait Faezeh Hachemi Rafsandjani, membre du parlement de 1996 à 2000 et fille du défunt président Rafsandjani : « Si nous comparons les pratiques des femmes iraniennes aujourd’hui en matière de port du hijab à celles d’il y a 10 ou 15 ans, ou par rapport aux années qui ont suivi la révolution [islamique], nous pouvons voir que le hijab a perdu son emprise  année après année. »

En 2016, après avoir fermé 4 400 magasins de vêtements pour lutter contre « l’invasion culturelle » en les empêchant de vendre des vêtements « vulgaires » et « indécents », le général Hossein Sajedinia, commandant de la police du Grand Téhéran, a déclaré qu’« en examinant la situation du hijab au cours des 15 dernières années, nous pouvons voir qu’elle a empiré. » 

Le seul conseil que le Guide suprême de la République islamique a pu donner à son peuple et à ses serviteurs est de continuer à adopter la posture servile de l’âne Benjamin dans La ferme des animaux. Ne remettez pas en question les dirigeants, travaillez sans relâche pour survivre et ignorez le fait que cette révolution était censée mettre un terme définitif à la faim et aux inégalités.