Le seul moyen de surmonter l'animosité américaine envers la République islamique « est de briser leurs espoirs de nous abattre », a déclaré Ali Khamenei.

La semaine de Khamenei : une araignée prise dans sa propre toile

Mercredi 11 novembre 2020

Une araignée tisse sa toile pour attraper d’autres insectes, sans ne jamais se faire piéger elle-même.

Contrairement à cet adage, quatre décennies après la création de la République islamique, le régime iranien semble pris au piège dans une toile de sa propre fabrication. Ses échecs politiques et économiques consécutifs ont tissé ce piège. Ses constantes piques d’hostilité à l’encontre des États-Unis d’une part et ses efforts vains pour se mettre fin à ces sanctions dévastatrices d’autre part ont créé un cercle vicieux qui rend le démêlage de cette toile de plus en plus hardu.

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Le 8 novembre 2020, peu de temps après la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine, l’ayatollah Khamenei a publié un message qui suit un schéma devenu familier.

« L’hostilité des États-Unis envers l’Iran est due au fait que nous n’avons pas accepté leurs politiques injustes »a-t-il posté sur Twitter en persan. « La seule façon de surmonter cette animosité est de briser leurs espoirs de pouvoir nous abattre. Nous devons devenir puissants et renforcer nos instruments de pouvoir véritable. Alors l’ennemi perdra espoir. » Ce message faisait suite à un tweet publié la veille, alors que le décompte des voix était toujours en cours aux États-Unis, où Khamenei affirmait : « De nombreux problèmes actuels de l’Iran n’ont rien à voir avec les sanctions. Ils sont le résultat d’un manque de coopération entre nous-mêmes. » 

Cette réponse apparemment dérisoire au résultat des élections américaines a sonné creux compte tenu des antécédents du Guide suprême. L’obsession d’Ali Khamenei pour les Etats-Unis et pour la politique américaine, est telle qu’il leur consacre désormais une section spéciale sur son site Internet. L’inconstance du Guide suprême est cependant manifeste, puisque il évoque l’inefficacité des sanctions et tout en soulignant les dégâts qu’elles provoquent. Dans les deux cas, sa réponse a toujours été d’invoquer une « économie de résistance », une idée aux contours mal définis mais aux consonances impressionnantes.

L’« affreux visage » de la démocratie libérale 

Avant que le résultat de l’élection présidentielle américaine ne soit connu, le site Internet officiel de Khamenei a lancé une nouvelle section intitulée « L’Amérique chaotique ». Mis à part quelques courtes chroniques et interviews, cette section diffuse des annonces reflétant les idées du Guide suprême iranien, regroupés sous des hashtags tels « Décadence »« Extinction » et, bien sûr, « Déclin américain ».

Le site Internet d’Ali Khamenei, les canaux des réseaux sociaux et les agences de presse officielles contrôlées par l’État ont vocation depuis longtemps à partager les déclarations politiques du Guide suprême avec un public large à travers le pays. Il fait aussi la promotion de livres dont il soutient les idées. L’un d’eux, selon Khamenei, qui montre le « déclin du système politique américain » est Fear: Trump in the White House de Bob Woodward (2018). Un autre est le traité fondateur de Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man (1992), que la nouvelle section « L’Amérique chaotique » du site Internet de Khamenei présente à tort comme une critique de la démocratie libérale. Puis, on y trouve aussi une interview de  Mohammad Marandi, un théoricien de la République islamique, lui-même critique de la démocratie libérale.

Le même jour que l’élection américaine, Khamenei a publié un tweet en persan et en anglais, déclarant que le tumulte autour du décompte des voix était « un exemple de l’affreux visage de la démocratie libérale aux États-Unis. Quel que soit le résultat, une chose est absolument claire : le déclin politique, civil et moral définitif du régime américain ». Un peu plus tôt, cependant, il avait insisté sur le fait que cela ne faisait aucune différence pour la République islamique quant à qui remporterait l’élection présidentielle.

Khamenei croit-il à sa propre rhétorique sur les sanctions ? 

Quelques jours avant l’élection présidentielle américaine du 3 novembre, Khamenei a prononcé un discours pour marquer à la fois l’anniversaire du prophète, et l’anniversaire de l’occupation de l’ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979, un événement décrit sur son site comme la « Journée nationale de lutte contre l’arrogance mondiale ».

Dans son discours, le Guide suprême a décrit les États-Unis comme « corrompus » et coupables d’ « ingérence et de monopole ». Il a également déclaré que l’attitude « rationnelle » à adopter face ce pays était une attitude permanente de combat. Mais il a également essayé de minimiser l’effet des sanctions sur l’économie iranienne, en déclarant : « Notre peuple a bien résisté. Avec toutes ces sanctions, leurs conséquences et d’autres problèmes, notre peuple a vraiment bien tenu. »

Khamenei parlait de « résistance », exactement un an après que des milliers d’Iraniens sont descendus dans la rue pour manifester contre la flambée des prix dans le pays. Cette vague de protestation avait, selon l’agence de presse Reuters, causé la mort d’au moins 1 500 manifestants et causé l’emprisonnement de centaines d’autres personnes. De nombreux Iraniens ont en fait exprimé leur soutien à Donald Trump, car ils avaient l’impression que les nouvelles sanctions avaient accru la pression sur la République islamique à un niveau sans précédent qui pourrait en conséquence jouer un rôle efficace dans la chute du régime.

Dans son discours, Khamenei a admis que le gouvernement iranien lui-même était responsable des tensions économiques en cours dans le pays, et non les sanctions américaines. Les problèmes, a-t-il affirmé, étaient « liés à notre propre performance et au manque d’harmonie. Les récents prix élevés ne peuvent pas vraiment être justifiés. Les responsables devraient résoudre ce problème avec harmonie. Quand on regarde, on voit que le prix des produits allant de la viande rouge aux couches, en passant par le poulet et les tomates a augmenté. Eh bien, il n’y a aucune raison derrière cette hausse récente de prix. »

Ces commentaires de Khamenei contredisent de précédentes remarques sur l’impact des sanctions. En juillet dernier, il avait déclaré que « les sanctions que les Américains ont imposées au peuple iranien sont sans aucun doute un crime », et ajouté : « Bien sûr, les sanctions ont créé des problèmes. »

Dans un autre discours du 6 mai 2020, Khamenei avait qualifié les sanctions de « virus personnalisé » destiné à nuire à l’économie iranienne. Et le 7 octobre 2019, lors d’une réunion avec les commandants des Gardiens de la révolution, il avait admis que les sanctions infligeaient une « pression maximale » à l’Iran. Auparavant, Khamenei avait annoncé que pour lever les sanctions, des négociations seraient autorisées avec les puissances mondiales, y compris avec les États-Unis, et, en fait, en mai 2018, il était allé jusqu’à déclarer toute négociation inutile à moins qu’elle n’entraîne la levée des sanctions. 

En 2016, Khamenei avait qualifié les sanctions de « guerre » contre l’Iran – une véritable guerre, a-t-il dit, et qui ne pourrait être égalée que par ce qu’il a appelé « l’économie de résistance »: c’est-à-dire en s’appuyant sur la production nationale pour résoudre la crise financière de l’Iran.

Au cours des décennies passées, et même en remontant jusqu’à la guerre Iran-Irak, Khamenei a toujours soutenu que les sanctions posent de graves dégâts et qu’elles doivent être gérées. Mais entre ces déclarations, il a également insisté sur le fait que les sanctions sont inefficaces et que ce qui compte, c’est « l’économie de résistance » – comme il l’a fait peu de temps avant l’annonce du résultat de l’élection présidentielle américaine.

Cherche nouveau contenu désespérément 

Le journaliste iranien Mehdi Mahdavi-Azad a déclaré à IranWire que les déclarations contradictoires de Khamenei sont le résultat inévitable de sa construction idéologique.

« Les mains de Khamenei sont liées par les positions antérieures qu’il a prises, ce qui l’oblige à se contredire et à se justifier constamment », a-t-il déclaré. « Khamenei a dit à plusieurs reprises que les problèmes économiques de l’Iran sont le résultat de l’inefficacité de ses dirigeants – mais, dans d’autres déclarations, il a dit que les sanctions américaines équivalaient à une guerre économique. Ses propos doivent être analysés en fonction du contexte et du moment dans lequel où ils sont tenus. Lorsqu’il veut défendre « l’économie de résistance », sa principale philosophie économique, il dit que les États-Unis ne peuvent rien faire. Mais lorsqu’il veut souligner l’hostilité contre les États-Unis, il dit que l’économie iranienne a été minée par les sanctions américaines. »

Selon Mahdavi-Azad, le lancement de la nouvelle section sur le site officiel de Khamenei est la dernière preuve en date d’une longue campagne menée pour que les thèses anti-américaines s’enracinent dans le cœur et l’esprit des Iraniens ordinaires. « Malgré tout l’argent dépensé par Khamenei et par la République islamique pour financer le grand mouvement de pensée contre l’impérialisme américain, on est arrivé dans l’impasse», dit-il. « Ils n’ont pas été en mesure de trouver un théoricien qui pourrait vraiment proposer de nouvelles idées. Ils n’ont que trois ou quatre personnes. Les autres sont les soldats de la ‘guerre douce’, qui ne font que répéter ce que Khamenei dit ».

«Même sur son site Web et sur les réseaux sociaux qui lui sont associés, ils n’ont absolument rien de nouveau à dire et ne peuvent que republier de vieux contenus. Créer cette grande plateforme pour produire du contenu pour son site Internet est évidemment une décision politique. Ils ont beaucoup de monde, mais ils n’ont pas de contenu. »

En conséquence, la plupart des partisans de Khamenei finissent par ressasser ses déclarations et ses positions sans ne jamais rien y ajouter de nouveau. Cela est clairement démontré par une recherche même superficielle des expressions « déclin américain » ou « L’Amérique chaotique » sur le gouvernement ou les réseaux sociaux.

Au cours de l’élection présidentielle américaine, Khamenei a répété ses déclarations hostiles précédentes à l’égard des États-Unis, utilisant des mots tels que « décadence » et « extinction ». Ses déclarations confuses au sujet des sanctions montrent également que, si l’occasion se présentait, il anéantirait également le gouvernement « élu » de la République islamique. Mais il semble que de larges fractions de la population iranienne, qui ne soutiennent pas son régime, ne l’écoutent plus. Ils regardent dans leurs sacs à main et dans leurs portefeuilles qui se vident de jour en jour et espèrent la fin de la dictature « décadente » d’une figure dont la toile ne peut plus attraper de proie mais qui, au contraire, a pris au piège le tisserand lui-même.